Boulevard du Crépuscule : les films noirs

(L’article fut initialement publié en octobre 2018 dans le journal du lycée)

Les Passagers de la Nuit, Boulevard du Crépuscule, Le Port de l’Angoisse, … Ces noms font peut-être naître dans votre esprit des images et des ambiances particulières ; en effet les détectives désabusés, les femmes fatales imprévisibles et vénéneuses, les verres de brandy à moitié bus, ou encore la fumée des cigarettes filmée au ralenti, le tout dans des films en noir et blanc très contrastés ont constitué les fers de lance d’un genre apparu à la fin des années quarante.

Boulevard du Crépuscule, Billy Wilder (1950)

Les films noirs (un mot français, mais prononcé à l’anglaise) sont apparus pendant la deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis, dans les studios d’Hollywood. Le genre est de ce fait très inspiré des romans noirs, écrits par des écrivains américains comme Raymond Chandler ou Dashiell Hammett. Ils furent les auteurs d’un type de romans assez particulier, considéré comme un « sous-genre » éloigné des traditionnelles maisons d’éditions : les « pulp fictions », histoires publiées dans des magazines de science-fiction ou d’horreur. Ecrites à la machine à écrire sur du papier jauni, l’encre vous restait sur les mains tandis que vous les lisiez.

« Funny how gentle people get with you once your’re dead. »

Boulevard du Crépuscule
Film Forum · DOUBLE INDEMNITY
Assurance pour la Mort (Double Indemnity), Billy Wilder (1944)

Mais le genre est aussi inspiré de l’expressionnisme allemand des années vingt qui voulait, en s’éloignant de la réalité et du réalisme traditionnel, créer des films aux atmosphères étranges et effrayantes, renforcées par des noirs et blancs très tranchés, des jeux d’acteurs et des maquillages exagérés et des histoires fantastiques et horrifiques. En effet, l’expressionnisme allemand, apporté aux Etats-Unis par des réalisateurs comme Fritz Lang (Metropolis) ou Murnau (Nosferatu) qui fuyaient le nazisme en Europe, a ainsi beaucoup influencé le genre noir apparu par la suite, tout comme les livres dont beaucoup furent adaptés au cinéma.

C’est donc dans une période très pessimiste, suivant la fin de la guerre mondiale et teintée du climat de suspicion et de paranoïa propre au début de la Guerre Froide, qu’ont grandi les films noirs. Et cela se ressent dans les personnages retrouvés dans la plupart des films de cette période : nul besoin de voir beaucoup de ces films pour en saisir les codes et les archétypes.

Le facteur sonne toujours deux fois (The postman always rings twice), Tay Garnett (1947)

Il vous faudra un détective cynique et désabusé (« sans futur »), qui boit trop, fume trop et gagne trop peu sa vie. Prêt à tout accepter, peu importe le contrat ou le travail proposé. Il ignorera souvent les réels enjeux (impliquant des meurtres ou des affaires illégales), cachés derrière ce pourquoi il s’engage en premier. Il vous faudra aussi une femme fatale (prononcé à l’anglaise une nouvelle fois), envoûtante, belle et manipulatrice. Mais sous ses larmes de crocodiles et ses airs de victime se cachera toujours un prédateur féroce et mystérieux, dont on ignore en réalité absolument tout. Et ces deux personnages, tentant d’échapper au monde duquel ils sont prisonniers, de la nuit qui n’en finit plus, de la pluie qui dure depuis des jours, ne pourront survivre jusqu’à l’aube, malgré leur amour réciproque. Et voici toute la tragédie des films noirs.

« With the whole world crumbling, we pick this time to fall in love. »

Ingrid Bergman, Casablanca (1942)
Humphrey Bogart (1899 - 1957) and Ingrid Bergman (1915 - 1982) star in the Warner Brothers film 'Casablanca,' 1942.
Humphrey Bogart & Ingrid Bergman
Casablanca, Michael Curtiz (1942)

Certains acteurs et certaines actrices sont ainsi devenus des modèles de ces films : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Burt Lancaster, … beaucoup ont donné vie à des personnages récurrents et devenus cultes par la suite : Humphrey Bogart a prêté ses traits au détective Marlowe, des romans de Raymond Chandler, dans Le Grand Sommeil (The Big Sleep) en 1947 ou encore Les Passagers de la Nuit (Dark Passage) en 1948 aux côtés de Lauren Bacall. Et l’on s’accorde à dire que toutes ces règles et ces archétypes semblent avoir été définis en 1944, dans le film de Billy Wilder Assurance pour la Mort (Double Indemnity) (bien que le premier véritable film noir considéré comme tel soit Le Faucon Maltais (The Maltese Falcon) de John Huston, sorti en 1941 et inspiré du roman éponyme de Dashiell Hammett).

Le Port de l’Angoisse (To have and have not) Howard Hawks (1945)

Le genre a ainsi grandi dans la chaleur étouffante des nuit californiennes et dans la vision cynique qu’avait alors l’Amérique de son propre rêve américain, autrefois idéalisé et désormais avili (les films étaient en effet très appréciés du public à l’époque) ; mais son essence, tout comme son nom, a lui traversé l’Atlantique depuis l’Europe. Avec La Soif du Mal (Touch of Evil) d’Orson Welles, le genre prend fin en 1958, en ne réussissant pas à survivre aux années cinquante et au Technicolor qui faisait alors son apparition dans de plus en plus de films. Peut-être que le public voulait qu’on lui dise à nouveau que le monde allait bien… Car le déclin des films noirs paraît correspondre à l’explosion d’un genre radicalement différent dans ces mêmes studios hollywoodiens : les comédies musicales, comme Un Américain à Paris et Chantons sous la Pluie dès 1951, ou encore Les Hommes préfèrent les Blondes en 1953.

Une renaissance tardive, le néo-noir des années 80

A partir des années 80, l’influence du noir ressurgit soudainement dans de nombreux films, qui, sans réaliser à nouveau de véritables films noirs, se permettent de piocher largement dans son imaginaire et son esthétique pour livrer des films que l’on a par la suite qualifiés de néo-noir. On retrouve donc tout particulièrement l’esthétique sombre, oppressante et magnétique typique du noir dans des films de science-fiction comme Blade Runner (Ridley Scott, 1981) ou Dark City d’Alex Proyas (1998). Mais cette influence a aussi permis de livrer une nouvelle génération de films policiers, comme L.A Confidential de Curtis Hanson sorti en 1997 et inspiré d’un roman de James Ellroy du même nom, ou encore Memento de Christopher Nolan (2000) et Collateral de Michael Mann (2004). Finalement, d’autres comme Pulp Fiction (de Tarantino, sorti en 1994), se sont, eux, plutôt tournés vers l’esthétique « pulp » propre aux romans noirs des années trente et aux histoires qu’ils racontaient, lorsque le dessinateur et scénariste Frank Miller, d’un autre côté, imaginait une série de bandes dessinées où les codes du noir étaient poussés à l’extrême : Sin City.

Blade Runner, Ridley Scott (1981)

« It’s too bad she won’t live, but then again who does ? »

Blade Runner

Pour conclure, s’il vous prenait maintenant l’idée de vouloir approfondir ce sujet extrêmement vaste qu’est le noir au cinéma et dans la littérature, voici quelques pistes de livres et documentaires traitant du sujet : Dark City : le monde perdu du noir, d’Eddie Muller (1998), The Philosophy of Film Noir, de Mark T. Conard (2007), Film Noir Reader, dAlain Silver (1996), ou encore The Rules of Film Noir, un documentaire d’environ une heure diffusé en 2009 sur le site de la BBC.

Dark City, Alex Proyas (1998)

Zoé CARREL, octobre 2018

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