Only God Forgives, de Nicolas Winding-Refn

 

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Nicolas Winding-Refn, 2013

Comme pour Drive, faire un résumé de ce film n’en donne qu’une piètre vision : Julian tient un club de boxe pour cacher son trafic de drogue à Bangkok, où il a fuit la justice américaine. Quand son frère aîné se fait sauvagement assassiner, sa mère l’exhorte de trouver le meurtrier et de venger son frère.

Après s’être attaqué à Drive, préparez-vous pour une descente concentrique dans l’univers tordu de Nicolas Winding-Refn. Only God Forgives est, à mon sens, l’apothéose, le bouquet final, qui vous immerge dans son monde. Brutal, beau, irréel, parfois insoutenable et cru, souvent très allusif, et toujours magnifique visuellement ; étrange mélange d’ultraviolence et de sur-esthétisme, Only God Forgives n’est peut être pas à mettre entre toutes les mains.

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Le scénario, dont l’impuissance en est le thème central, semble monté et amené comme une tragédie antique, tant les émotions que veut faire ressentir NWR aux spectateurs s’en rapprochent : « terreur et pitié » d’Aristote ; le regard triste et vide de Julian (Ryan Gosling), seul être humain auquel semble toujours s’accrocher un semblant d’humanité, qui, impuissant, encaisse les coups ; Chang (Vithaya Pansringarm), lui-même persuadé d’incarner un Dieu infernal tout puissant rendant la justice et adaptant les châtiments à sa manière ; la catharsis, dont beaucoup en ont été les victimes/témoins sans forcément s’en rendre compte : cette volonté, de purifier les spectateurs avec cette œuvre, ce film dragon dévastant tout sur son passage, et dont beaucoup, croyant y trouver un Drive 2, ont détesté.

 

En laissant croire aux spectateurs à une suite de son film à succès, en y reprenant le même acteur, et en le défigurant après vingt minutes de film, Nicolas Winding-Refn se joue du spectateur en le jetant sauvagement dans son monde, bien loin des clichés hollywoodiens. Sifflé à Cannes lors de sa projection Nicolas Winding-Refn déclarera ensuite à propos d’Only God Forgives :

« You know, great art — horrible thing to say — but art is meant to divide, because if it doesn’t divide, it doesn’t penetrate, and if it doesn’t penetrate, you just consume it. »

(Vulture, 24.05.2013)

C’est donc de beaucoup de thèmes tragiques dont s’est inspiré Nicolas Winding-Refn pour nous pondre cette œuvre. L’opposition entre la passion et la raison : cette étincelle d’humanité qui semble trembler et vaciller, menaçant de s’éteindre à chaque moment dans l’âme des personnages, la notion de lieu dont on ne peut pas s’échapper, de cette noirceur oppressante, de cette corruption inhérente, de ces milieux du vice et de l’excès qui nous entourent et nous collent à la peau, et finalement de l’autodestruction du héros de tragédie « ni entièrement bon, ni entièrement mauvais » : Julian n’est-il qu’un psychopathe réfrénant ses pulsions, ou un fils impuissant, obligé d’obéir à sa mère (Kristin Scott-Thomas) étouffante, obsédante et malsaine qui semble le terrifier ?

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Comme le disait Pascal : la nature humaine est ambivalente, par sa grandeur et sa misère. Misère, car condamnée à mourir, et grandeur par le fait d’en être consciente. Et tout semble prendre son sens ici. Julian, son frère, sa mère, Chang le policier, tous ne sont finalement réduits qu’à succomber.

Dernier point, l’étymologie du mot « tragédie ». Du grec tragos, le bouc, les tragédies n’étaient, dans des temps très anciens, sûrement que des rituels lors desquels des animaux, et des humains, étaient sacrifiés. Only God Forgives n’est donc finalement qu’un sacrifice effectué à l’égard d’on ne sait quelle divinité passible d’observer ces âmes se déchirer entre elles.

 

Mais la force d’Only God Forgives, l’essence même de ce film dantesque, repose dans sa mise en scène et sa photographie. Amateurs d’ambiances irréelles aux néons, vous êtes servis. La première fois que vous le verrez (car vous ne pourrez le voir qu’une seule fois tant il y a à découvrir et à interpréter dans cette œuvre) ne cherchez pas un fil conducteur ou une histoire ; laissez-vous happer par la magnificence de ces plans, de ces vues de Bangkok sombres et intrigantes. Et cela est d’autant plus marquant quand on sait que Refn est daltonien.

Des scènes immondes, esthétisées, ne montrent que plus cruellement la beauté du vice. Les plans s’enchaînent, les tableaux défilent, et le spectateur est hypnotisé.
Hypnotisé, par le fait qu’il ne peut détourner les yeux, tant chaque scène est magnifique malgré sa laideur camouflée. La drogue, la prostitution, la violence, le meurtre et la corruption, voire même l’inceste (un complexe d’Œdipe inhérent, qui crée des scènes parfois terriblement malsaines et étouffantes) sont pourtant au cœur de ce film. Mais dans ces ambiances irréelles, aseptisées, intimistes, glauques ou charnelles, tout prend une autre dimension.
Ainsi, malgré ces néons aux couleurs flashy, la société semble gangrenée et condamnée à pourrir. Mais la façade montrée au monde est belle, ou plutôt magnifique. Et comme un masque de théâtre, comme une représentation tragique, le spectateur ne peut que s’en réjouir et l’apprécier.

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« We live in a society where violence is controlled, it’s kind of written all out of our body because we no longer need to be violent. But instinctually, we are born with the desire of it, but it’s through art that we can exercise it in a nondestructive way. »

(Vulture, 24.05.2013)

 

À l’arrière-goût amer, et aux images de plans qu’il grave dans votre esprit, à l’impression laissée et aux opinions extrêmes qu’il a créé, Only God Forgives est donc le film qui conclut ce deuxième tome de la « Neon Trilogy » de Nicolas Winding-Refn, terminée en 2016 avec le magnifique Neon Demon. Sûrement un des films les plus intelligents et tordus de ces dernières années qui ne vous laissera comme choix que de le détester ou l’adorer.


Allez, à bientôt.

bande annonce du film

(Zoé – août 2017)

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