Boulevard du Crépuscule : les films noirs

(L’article fut initialement publié en octobre 2018 dans le journal du lycée)

Les Passagers de la Nuit, Boulevard du Crépuscule, Le Port de l’Angoisse, … Ces noms font peut-être naître dans votre esprit des images et des ambiances particulières ; en effet les détectives désabusés, les femmes fatales imprévisibles et vénéneuses, les verres de brandy à moitié bus, ou encore la fumée des cigarettes filmée au ralenti, le tout dans des films en noir et blanc très contrastés ont constitué les fers de lance d’un genre apparu à la fin des années quarante.

Boulevard du Crépuscule, Billy Wilder (1950)

Les films noirs (un mot français, mais prononcé à l’anglaise) sont apparus pendant la deuxième Guerre mondiale aux Etats-Unis, dans les studios d’Hollywood. Le genre est de ce fait très inspiré des romans noirs, écrits par des écrivains américains comme Raymond Chandler ou Dashiell Hammett. Ils furent les auteurs d’un type de romans assez particulier, considéré comme un « sous-genre » éloigné des traditionnelles maisons d’éditions : les « pulp fictions », histoires publiées dans des magazines de science-fiction ou d’horreur. Ecrites à la machine à écrire sur du papier jauni, l’encre vous restait sur les mains tandis que vous les lisiez.

« Funny how gentle people get with you once your’re dead. »

Boulevard du Crépuscule
Film Forum · DOUBLE INDEMNITY
Assurance pour la Mort (Double Indemnity), Billy Wilder (1944)

Mais le genre est aussi inspiré de l’expressionnisme allemand des années vingt qui voulait, en s’éloignant de la réalité et du réalisme traditionnel, créer des films aux atmosphères étranges et effrayantes, renforcées par des noirs et blancs très tranchés, des jeux d’acteurs et des maquillages exagérés et des histoires fantastiques et horrifiques. En effet, l’expressionnisme allemand, apporté aux Etats-Unis par des réalisateurs comme Fritz Lang (Metropolis) ou Murnau (Nosferatu) qui fuyaient le nazisme en Europe, a ainsi beaucoup influencé le genre noir apparu par la suite, tout comme les livres dont beaucoup furent adaptés au cinéma.

C’est donc dans une période très pessimiste, suivant la fin de la guerre mondiale et teintée du climat de suspicion et de paranoïa propre au début de la Guerre Froide, qu’ont grandi les films noirs. Et cela se ressent dans les personnages retrouvés dans la plupart des films de cette période : nul besoin de voir beaucoup de ces films pour en saisir les codes et les archétypes.

Le facteur sonne toujours deux fois (The postman always rings twice), Tay Garnett (1947)

Il vous faudra un détective cynique et désabusé (« sans futur »), qui boit trop, fume trop et gagne trop peu sa vie. Prêt à tout accepter, peu importe le contrat ou le travail proposé. Il ignorera souvent les réels enjeux (impliquant des meurtres ou des affaires illégales), cachés derrière ce pourquoi il s’engage en premier. Il vous faudra aussi une femme fatale (prononcé à l’anglaise une nouvelle fois), envoûtante, belle et manipulatrice. Mais sous ses larmes de crocodiles et ses airs de victime se cachera toujours un prédateur féroce et mystérieux, dont on ignore en réalité absolument tout. Et ces deux personnages, tentant d’échapper au monde duquel ils sont prisonniers, de la nuit qui n’en finit plus, de la pluie qui dure depuis des jours, ne pourront survivre jusqu’à l’aube, malgré leur amour réciproque. Et voici toute la tragédie des films noirs.

« With the whole world crumbling, we pick this time to fall in love. »

Ingrid Bergman, Casablanca (1942)
Humphrey Bogart (1899 - 1957) and Ingrid Bergman (1915 - 1982) star in the Warner Brothers film 'Casablanca,' 1942.
Humphrey Bogart & Ingrid Bergman
Casablanca, Michael Curtiz (1942)

Certains acteurs et certaines actrices sont ainsi devenus des modèles de ces films : Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Ingrid Bergman, Burt Lancaster, … beaucoup ont donné vie à des personnages récurrents et devenus cultes par la suite : Humphrey Bogart a prêté ses traits au détective Marlowe, des romans de Raymond Chandler, dans Le Grand Sommeil (The Big Sleep) en 1947 ou encore Les Passagers de la Nuit (Dark Passage) en 1948 aux côtés de Lauren Bacall. Et l’on s’accorde à dire que toutes ces règles et ces archétypes semblent avoir été définis en 1944, dans le film de Billy Wilder Assurance pour la Mort (Double Indemnity) (bien que le premier véritable film noir considéré comme tel soit Le Faucon Maltais (The Maltese Falcon) de John Huston, sorti en 1941 et inspiré du roman éponyme de Dashiell Hammett).

Le Port de l’Angoisse (To have and have not) Howard Hawks (1945)

Le genre a ainsi grandi dans la chaleur étouffante des nuit californiennes et dans la vision cynique qu’avait alors l’Amérique de son propre rêve américain, autrefois idéalisé et désormais avili (les films étaient en effet très appréciés du public à l’époque) ; mais son essence, tout comme son nom, a lui traversé l’Atlantique depuis l’Europe. Avec La Soif du Mal (Touch of Evil) d’Orson Welles, le genre prend fin en 1958, en ne réussissant pas à survivre aux années cinquante et au Technicolor qui faisait alors son apparition dans de plus en plus de films. Peut-être que le public voulait qu’on lui dise à nouveau que le monde allait bien… Car le déclin des films noirs paraît correspondre à l’explosion d’un genre radicalement différent dans ces mêmes studios hollywoodiens : les comédies musicales, comme Un Américain à Paris et Chantons sous la Pluie dès 1951, ou encore Les Hommes préfèrent les Blondes en 1953.

Une renaissance tardive, le néo-noir des années 80

A partir des années 80, l’influence du noir ressurgit soudainement dans de nombreux films, qui, sans réaliser à nouveau de véritables films noirs, se permettent de piocher largement dans son imaginaire et son esthétique pour livrer des films que l’on a par la suite qualifiés de néo-noir. On retrouve donc tout particulièrement l’esthétique sombre, oppressante et magnétique typique du noir dans des films de science-fiction comme Blade Runner (Ridley Scott, 1981) ou Dark City d’Alex Proyas (1998). Mais cette influence a aussi permis de livrer une nouvelle génération de films policiers, comme L.A Confidential de Curtis Hanson sorti en 1997 et inspiré d’un roman de James Ellroy du même nom, ou encore Memento de Christopher Nolan (2000) et Collateral de Michael Mann (2004). Finalement, d’autres comme Pulp Fiction (de Tarantino, sorti en 1994), se sont, eux, plutôt tournés vers l’esthétique « pulp » propre aux romans noirs des années trente et aux histoires qu’ils racontaient, lorsque le dessinateur et scénariste Frank Miller, d’un autre côté, imaginait une série de bandes dessinées où les codes du noir étaient poussés à l’extrême : Sin City.

Blade Runner, Ridley Scott (1981)

« It’s too bad she won’t live, but then again who does ? »

Blade Runner

Pour conclure, s’il vous prenait maintenant l’idée de vouloir approfondir ce sujet extrêmement vaste qu’est le noir au cinéma et dans la littérature, voici quelques pistes de livres et documentaires traitant du sujet : Dark City : le monde perdu du noir, d’Eddie Muller (1998), The Philosophy of Film Noir, de Mark T. Conard (2007), Film Noir Reader, dAlain Silver (1996), ou encore The Rules of Film Noir, un documentaire d’environ une heure diffusé en 2009 sur le site de la BBC.

Dark City, Alex Proyas (1998)

Zoé CARREL, octobre 2018

2014-2015, années collège

Gilda | Sony Pictures Museum
Gilda, Charles Vidor (1946)

2015 – (3ème)

Saw de James Wan

Seul sur Mars de Ridley Scott

Les Nouvelles Aventures d’Aladin d’Arthur Benzaquen

Everest de Baltasar Kormákur

The Program de Stephen Frears

Memento de Christopher Nolan

The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson

Inception de Christopher Nolan

Mud de Jeff Nichols

Mad Max : Fury Road de George Miller

Mommy de Xavier Dolan

Unfriended de Levan Gabriadze

Insidious Chapitre 3 de Leigh Wannell

2014 – (4ème)

Scream de Wes Craven

Maléfique de Robert Stromberg

Dead Zone de David Cronnenberg

Cube de Vincenzo Natali

Sixième Sens de M. Night Shyamalan

The Yards, James Gray (2000)

The Yards : affiche Charlize Theron, James Gray, Joaquin ...

The Yards est beau, The Yards est poignant, The Yards est un film tout sauf manichéen, dans lequel James Gray y peint des portraits ambigus de personnages desquels on ne peut que s’attacher malgré leurs innombrables défauts. Mark Walhberg – Leo Handler – est incroyable, touchant et torturé, dépassé par un enchaînement d’événements dont il perd rapidement tout contrôle. Joaquin Phoenix, Willie Gutierre, est sombre, impulsif, ambitieux, charmeur et pourtant fragile et submergé lui aussi par cette cascade terrible qui se déferle sur lui, lui qui avait l’habitude de tout avoir sous contrôle. Il est ainsi impossible de prendre vraiment parti à un moment ou à un autre du film : la fidélité fraternelle de Phoenix et Walhberg va-t-elle jusqu’à forcer Leo à se dénoncer à nouveau pour protéger Willie ? L’oncle de Leo est-il prêt à abandonner toute l’entreprise qu’il a montée lui-même pour le protéger et réussir à le défendre ? Leo doit-il s’enfoncer encore plus profondément dans cette spirale de la violence qui ne fait que dégénérer, pour espérer rattraper les choses ? Le film n’apporte que très peu de réponses ; certains finissent par être incarcérés, d’autres sont libérés. Le crime a-t-il été finalement combattu dans la ville ? New York est corrompue, rongée profondément de l’intérieur : sucée jusqu’à la moelle par les grands patrons ferroviaires qui se partagent entre eux la cité tentaculaire. New York ne se laisse dominer que par l’argent.


Extrêmement pessimiste, le film se conclut néanmoins sur une note pleine d’espoir, sur un renouveau que représente Mark Walhberg marchant sur un pont, dans un long travelling de droite à gauche (du reste assez inhabituel ; comme s’il remontait finalement le cours de sa vie pour tout reprendre à zéro). Le vice est châtié, mais tout cela reste cependant doux-amer par ce dernier plan, qui se retrouve être exactement le même que la scène d’ouverture, avec cependant un angle inversé, toujours dans un regard droite → gauche assez étrange.

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De plus, le choix du réalisateur de placer une des dernières séquences du film lors du congrès contre la corruption à New York est extrêmement ironique, au vu de ce à quoi est confronté depuis deux heures le spectateur.


Finalement, le film est aussi incroyablement beau. Beau par sa noirceur, par cette ombre constante et ces clairs-obscurs qui collent à la peau des personnages, par ces scènes de nuit et ces pannes régulières de courant qui plongent brutalement et régulièrement les protagonistes dans une obscurité inhérente et oppressante. La scène dans la boîte de nuit au début est tout aussi magnifique : la caméra à l’épaule suit les personnages au milieu de la piste de danse, tente tant bien que mal de capter les émotions épars et diverses qui animent les différents personnages au milieu de la musique extrêmement forte et de la foule extrêmement dense. Elle se perd, se fait bousculer, manque de tomber lorsque éclate la bagarre et, comme un simple témoin, ne réussi à filmer la scène qu’anecdotiquement. Charlize Theron, Mark Walhberg et Joaquin Phoenix ne sont alors éclairés que par les néons rouges de la pièce surchauffée ; couleur tout à la fois de la passion et de la violence, elle semble annoncer, dès le commencement, le ton extrêmement ambigu que prendra par la suite le film.

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Elle semble illustrer la relation entre Erica et Willie, belle mais pouvant cependant exploser à tous moments en détruisant tout sur son passage. Elle pourrait aussi se faire figure de la relation entre Willie et Leo, de celle, difficile, entre Erica et son nouveau beau-père (James Caan), entre Leo et sa mère, (Ellen Burstyn), entre elle et sa sœur, Faye Dunaway. Tous les personnages brûlent de s’avouer des secrets lourds, et rien ne se dit. Se livrer est ardu, pleurer l’est tout autant. Ainsi, bien qu’extrêmement pessimiste, The Yards se termine, comme une larme unique glissant sur la joue de Phoenix en gros plan, sur une douce note d’espoir qui brûle à tous moments de s’envoler.


Cynique, touchant et noir, James Gray livre ici un film brûlant sur une famille attachante, où tout se sait, mais rien ne se dit jamais.


pour voir la scène de la boîte de nuit : https://youtu.be/hvFc7eaRa_I
pour voir la bande annonce : https://youtu.be/0Q-Kecw6iV4


Zoé — octobre 2019

Only God Forgives, de Nicolas Winding-Refn

Two Dollar Cinema: Time to meet the Devil.

Nicolas Winding-Refn, 2013

Comme pour Drive, faire un résumé de ce film n’en donne qu’une piètre vision : Julian tient un club de boxe pour cacher son trafic de drogue à Bangkok, où il a fuit la justice américaine. Quand son frère aîné se fait sauvagement assassiner, sa mère l’exhorte de trouver le meurtrier et de venger son frère.

Après s’être attaqué à Drive, préparez-vous pour une descente concentrique dans l’univers tordu de Nicolas Winding-Refn. Only God Forgives est, à mon sens, l’apothéose, le bouquet final, qui vous immerge dans son monde. Brutal, beau, irréel, parfois insoutenable et cru, souvent très allusif, et toujours magnifique visuellement ; étrange mélange d’ultraviolence et de sur-esthétisme, Only God Forgives n’est peut être pas à mettre entre toutes les mains.


Le scénario, dont l’impuissance en est le thème central, semble monté et amené comme une tragédie antique, tant les émotions que veut faire ressentir NWR aux spectateurs s’en rapprochent : « terreur et pitié » d’Aristote ; le regard triste et vide de Julian (Ryan Gosling), seul être humain auquel semble toujours s’accrocher un semblant d’humanité, qui, impuissant, encaisse les coups ; Chang (Vithaya Pansringarm), lui-même persuadé d’incarner un Dieu infernal tout puissant rendant la justice et adaptant les châtiments à sa manière ; la catharsis, dont beaucoup en ont été les victimes/témoins sans forcément s’en rendre compte : cette volonté, de purifier les spectateurs avec cette œuvre, ce film dragon dévastant tout sur son passage, et dont beaucoup, croyant y trouver un Drive 2, ont détesté.

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En laissant croire aux spectateurs à une suite de son film à succès, en y reprenant le même acteur, et en le défigurant après vingt minutes de film, Nicolas Winding-Refn se joue du spectateur en le jetant sauvagement dans son monde, bien loin des clichés hollywoodiens. Sifflé à Cannes lors de sa projection Nicolas Winding-Refn déclarera ensuite à propos d’Only God Forgives :

« You know, great art — horrible thing to say — but art is meant to divide, because if it doesn’t divide, it doesn’t penetrate, and if it doesn’t penetrate, you just consume it. »

(Vulture, 24.05.2013)

C’est donc de beaucoup de thèmes tragiques dont s’est inspiré Nicolas Winding-Refn pour nous pondre cette œuvre. L’opposition entre la passion et la raison : cette étincelle d’humanité qui semble trembler et vaciller, menaçant de s’éteindre à chaque moment dans l’âme des personnages, la notion de lieu dont on ne peut pas s’échapper, de cette noirceur oppressante, de cette corruption inhérente, de ces milieux du vice et de l’excès qui nous entourent et nous collent à la peau, et finalement de l’autodestruction du héros de tragédie « ni entièrement bon, ni entièrement mauvais » : Julian n’est-il qu’un psychopathe réfrénant ses pulsions, ou un fils impuissant, obligé d’obéir à sa mère (Kristin Scott-Thomas) étouffante, obsédante et malsaine qui semble le terrifier ?

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Comme le disait Pascal : la nature humaine est ambivalente, par sa grandeur et sa misère. Misère, car condamnée à mourir, et grandeur par le fait d’en être consciente. Et tout semble prendre son sens ici. Julian, son frère, sa mère, Chang le policier, tous ne sont finalement réduits qu’à succomber.

Dernier point, l’étymologie du mot « tragédie ». Du grec tragos, le bouc, les tragédies n’étaient, dans des temps très anciens, sûrement que des rituels lors desquels des animaux, et des humains, étaient sacrifiés. Only God Forgives n’est donc finalement qu’un sacrifice effectué à l’égard d’on ne sait quelle divinité passible d’observer ces âmes se déchirer entre elles.


Mais la force d’Only God Forgives, l’essence même de ce film dantesque, repose dans sa mise en scène et sa photographie. Amateurs d’ambiances irréelles aux néons, vous êtes servis. La première fois que vous le verrez (car vous ne pourrez le voir qu’une seule fois tant il y a à découvrir et à interpréter dans cette œuvre) ne cherchez pas un fil conducteur ou une histoire ; laissez-vous happer par la magnificence de ces plans, de ces vues de Bangkok sombres et intrigantes. Et cela est d’autant plus marquant quand on sait que Refn est daltonien.

Des scènes immondes, esthétisées, ne montrent que plus cruellement la beauté du vice. Les plans s’enchaînent, les tableaux défilent, et le spectateur est hypnotisé. Hypnotisé, par le fait qu’il ne peut détourner les yeux, tant chaque scène est magnifique malgré sa laideur camouflée. La drogue, la prostitution, la violence, le meurtre et la corruption, voire même l’inceste (un complexe d’Œdipe inhérent crée des scènes parfois terriblement malsaines et étouffantes) sont pourtant au cœur de ce film. Mais dans ces ambiances irréelles, aseptisées, intimistes, glauques ou charnelles, tout prend une autre dimension.

Ainsi, malgré ces néons aux couleurs flashy, la société semble gangrenée et condamnée à pourrir. Mais la façade montrée au monde est belle, ou plutôt magnifique. Et comme un masque de théâtre, comme une représentation tragique, le spectateur ne peut que s’en réjouir et l’apprécier.

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« We live in a society where violence is controlled, it’s kind of written all out of our body because we no longer need to be violent. But instinctually, we are born with the desire of it, but it’s through art that we can exercise it in a nondestructive way. »

(Vulture, 24.05.2013)

À l’arrière-goût amer, et aux images de plans qu’il grave dans votre esprit, à l’impression laissée et aux opinions extrêmes qu’il a créé, Only God Forgives est donc le film qui conclut ce deuxième tome de la « Neon Trilogy » de Nicolas Winding-Refn, terminée en 2016 avec le magnifique Neon Demon. Sûrement un des films les plus intelligents et tordus de ces dernières années qui ne vous laissera comme choix que de le détester ou l’adorer.


Allez, à bientôt.

bande annonce du film

Posterocalypse: Art Appreciation - October Edition Only God Forgives by Colin Morella - Home of the ... The Neon Demon on Behance

(Zoé – août 2017)

Drive, de Nicolas Winding-Refn

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Danemark, États-Unis – 2011

Avec : Ryan Gosling, Carey Mulligan, Ron Perlman, Bryan Cranston, Oscar Isaac

prix de la mise en scène à Cannes

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Faire un résumé de ce film serait comme en faire un de Pulp Fiction : l’histoire semble tellement simple et banale quand elle est racontée, qu’il ne faut pas se baser dessus, tant le jeu des acteurs et la réalisation rendent ce film magnifique. Voici donc le résumé que je pourrais vous proposer : La narrateur est « The Driver ». Cascadeur le jour, conducteur la nuit, il aide les petits malfrats à échapper à la police après avoir commis leur casse. Il n’est au courant de rien, ne porte pas d’armes, mais conduit. Le jour où une de ces « fuites » tourne mal, impliquant son entourage, celui-ci va alors remonter dans les hautes sphères de la pègre pour leur faire avouer la vérité, peu importe le sang à verser.

Le cinéma de Nicolas Winding-Refn est tellement particulier, que si vous deviez commencer par un film, je vous conseillerai celui-là. Connu pour diviser les spectateurs, la critique et même Cannes, NWR reste pour moi un réalisateur fascinant, qui nous livre des films-métaphores souvent très énigmatiques (notamment Valhalla Rising ou Only God Forgives) d’une beauté de mise en scène à tomber par terre. Ayant exploré plein de genres depuis ses débuts (le film de gangster avec la trilogie Pusher et Drive, puis le film pseudo-historique avec Valhalla Rising, le biopic avec Bronson et enfin le thriller horrifique avec Only God Forgives et The Neon Demon), Nicolas Winding-Refn se perfectionne pour atteindre un style qui ne cesse d’évoluer depuis Drive : le film avec une histoire assez simple, qui se focalise surtout sur la photographie, la mise en scène, et l’interprétation personnelle de ses œuvres par chacun. Ainsi, Drive est sans conteste le plus accessible de ses films, le moins énigmatiques et le plus « hollywoodien » dirais-je. Mais Drive est aussi un chef d’œuvre dans tous les domaines : sa mise en scènes, avec ses plans, ses cadres et ses ambiances renversantes, ses premiers et secondes rôles, tous bons, bien interprétés et calibrés aux acteurs qui les composent, ses messages plus profonds encore qu’un simple film de braqueurs, et sa bande originale à réécouter en boucle.

Tout commence par un braquage, un Ryan Gosling muet et une finale de basket à la radio. Et là, générique. En dix minutes, Winding-Refn vous a immergé dans son univers visionnaire si particulier. Des plans nocturnes d’un Los Angeles éclairé aux néons ponctueront le film, tout comme la musique de Cliff Martinez vous plongera au cœur de ce récit. Ryan Gosling (Only God Forgives, La La Land, The Place Beyond the Pines) joue à merveille le personnage principal, jamais nommé et dont nous ne savons rien. Il conduit, et ne parle que quand cela est nécessaire. (« You give me a time and a place, I give you a five-minute window, anything happens in that five minutes and I’m yours, no matter what. I don’t sit in while you’re running it down, I don’t carry a gun, … I drive. », sa réplique la plus longue). Figure de l’activité incessante de L.A, « la cité qui ne dort jamais », Ryan Gosling (nommons-le comme ça au lieu de le surnommer « The Driver ») semble ne jamais dormir et ne jamais s’arrêter de conduire. Il ne fume pas, ne boit pas, et ne semble même pas manger. Il va rencontrer Irene sa voisine de palier. Son mari est en prison depuis plusieurs années et elle élève Benicio, son fils, seule. Figure de l’humanité à laquelle se raccrocher, c’est avec elle que Ryan partagera ses rares moments de bonheur. Carey Mulligan (Les Suffragettes, Gatsby le Magnifique) y joue le rôle de la mère blessée, lasse de son mari disparu depuis trop longtemps. C’est à elle que Ryan Gosling, semblant refréner des pulsions meurtrières qu’il ne peut contrôler, se rattachera pour ne pas se faire aspirer dans cette spirale de la folie. Son rôle, très humain, très pur et très léger, est donc l’antithèse de celui de Gosling, où des forces contraires semblent constamment s’opposer, comme différentes facettes et entités dans un même corps. Les secondes rôles, Bryan Cranston (Breaking Bad), Ron Perlman (Sons of Anarchy, Hellboy), Oscar Isaac (Ex Machina, The Force Awaken), se fondent et représentent tous un type de caractère qui gravite autours du conducteur, au milieu d’une mise en scène et d’une bande-son incroyables.


Nicolas Winding-Refn donne ainsi une réelle parole à ses plans, tant ceux-ci sont pensés et réfléchis. Beau, majestueux et sombre, Drive est un film où le travail des couleurs et des ambiances donne au film un côté rétro, comme « hors du temps » et où la construction souvent très géométrique laisse deviner la réflexion qui a précédé le tournage de chaque scène, pour donner à chaque plan une signification implicite.

Ce procédé, de préférer la réflexion, l’analyse et la signification des plans à l’histoire elle-même se retrouve dans Only God Forgives, sorti deux ans après Drive, et très très énigmatique (mais ces plans, … ces plans éclairés aux néons, où la couleur devient un moyen d’expression pour suggérer une multitude de sens cachés au spectateur …! grandiose !). La musique, électronique et rétro composée par Kavinsky, College et Desire (Nightcall, A Real Hero, Under Your Spell) nous entraîne au cœur même de ce film, nous plonge et nous immerge totalement dans ce voyage de deux heures au milieu d’un Los Angeles nocturne et dangereux. Magique, entraînante, la bande originale de Drive fait partie de celle que l’on peut ensuite réécouter en boucle.

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Finalement, Drive est un chef d’œuvre sous tous les angles. Figure d’un psychopathe peu bavard, d’un conducteur sans morale, ou d’un homme entraîné dans des choses qu’il ne contrôle plus, Ryan Gosling livre ici une prestation charismatique d’un personnage énigmatique. La mise en scène, splendide, ne peut que vous charmer, tout comme la musique vous plongera dans ce film si différent de ce que l’on a l’habitude de voir.


Je vous encourage ensuite à regarder les autres films qui ponctuent la filmographie de NWR, car cet homme est fascinant. Complètement dans son monde, détaché de la réalité, sûrement pas sobre lors de ses interviews, féministe et visionnaire, ce réalisateur souvent incompris vous intriguera, du moins je l’espère, autant qu’il l’a fait pour moi.

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Allez, à bientôt.

bande annonce du film

(zoé — avril 2017)

(Booba en a d’ailleurs fait sa source d’inspiration dans son clip « OKLM »)